Jean-Pierre Haar

In abstentia

 

Il n’y a de portrait que dans la quête suprême de sa représentation. Aussi, rendre visible la présence d’un visage par son absence même relève d’un curieux paradoxe. Pour échapper à cette contradiction, Jean-Pierre Haar propose de considérer le portrait dans une extrême difficulté de percer les mystères du genre. Sans doute, cette observation touche au principe de l’ambiguïté éprouvée par le photographe devant son modèle. Elle éclaire également les possibilités de perception du monde, car si l’attente du regardeur consiste à voir sans s’attacher à ce qu’il voit, chaque photographie se jouera de cette proposition par une provocation: cacher afin de mieux montrer.

Mais le défi est d’emblée piégé, ne serait-ce que par la culpabilité du photographe. En effet, si un regard errant ne peut se déployer, comment concilier l’art du portrait par sa disparition? Comment énoncer les traits d’un visage par son omission qui l’accable? Autant de propositions qui nous éloignent du sujet photographié.

Pourtant, de portrait caché en image enfouie, tout semble porter l’essence d’un visage en sa propre néantisation, tant celui-ci s’inscrit bien dans sa présence réelle, factuelle et objective. Le visage est là, enseveli et soumis au mouvement de sa chevelure; celle-ci, rebelle, libérée, bavarde, nous conduit à une dramaturgie indissociable de la vie. Si ses ondulations évacuent ses humeurs, ses paroles, ses silences, chacune s’infuse en profondeur dans l’image comme jetée dans le tourbillon du monde. Plus encore, sa fulgurance, propice à souligner le caractère léger et aérien de sa matière, renvoie immanquablement au nom du photographe d’origine germanique: Haar / cheveu.

A l’image des tensions qui l’animent, ce corpus porte la trace d’une écriture dont la langue s’enroulerait sur elle-même sans se préoccuper d’un sens ou d’une destination particulière. Pour Jean-Pierre Haar, la jubilation de la photographie témoigne d’une recherche esthétique où se dévoilent les failles du souvenir. L’enfance est là bardée de son moule affectif. Un abîme dans lequel le photographe va se perdre, mais aussi une brèche par où circulent les forces qui relient l’image à son imaginaire.

L’imaginaire donc. Ultime secours. Ultime recours. Reconstruction factuelle et fictionnelle d’un portrait pourtant renvoyée à une commune insuffisance. Le « peut-être » s’invite alors. « Le pourquoi pas ». Le visage est là dans l’effraction d’une image spéculative. « On ne voit rien! », clame le regardeur. Preuve que l’absence d’un visage procède d’un épisode tragique.

Reste le rouge. Étoffe de nature christique, quasi divine; robe tissée d’enfance; protection dérisoire et mortelle du corps. La fascination ambiguë pour le rouge oppose sa puissance à la modestie d’un visage qui nous échappe. Programme aventurier. Récit sans fin. Narration plurielle.

Parions que l’intensité poétique de ces neuf images, résonnant d’un rituel mystérieux, fasse d’une abstentia une totale praensentia.

Daniel Airam

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